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L’hyperféminité, le nouveau visage du féminisme?

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La mode évolue à une vitesse folle. D’une part parce que la culture Internet augmente la cadence, agissant comme vecteur d’innovation permettant à chacun d’exprimer son style et de créer des échos dans les communautés qu’on crée. Le boom des looks hyperféminins et des microtendances sur TikTok et Instagram nourrit ce changement, qui est ensuite repris par les marques et les créateurs eux-mêmes. L’inspiration est vraiment partout, et la boucle est bouclée.

Les réseaux sociaux ont changé la donne, permettant à ces plateformes de devenir des acteurs importants dans le système de la mode. Pas seulement pour les marques, mais surtout pour les esprits créatifs et les designers qui exploitent le créneau des nouvelles idées en ce qui concerne l’habillement et le pouvoir des femmes à s’exprimer à travers le vêtement.

Avec la prolifération des ‘cores’ et des esthétiques très spécifiques, il est évident qu’un changement s’opère dans la façon dont les femmes (tous âges confondus) s’habillent et se présentent dans la société. En ligne et dans la vie de tous les jours. Bienvenue dans cette nouvelle réalité.

Je suis une Barbie Girl

Ces trois dernières années, les microtendances, balletcore, barbiecore, cottagecore, l’enfilade de corsets et toute une série de styles ultra-féminins, y compris le controversé lobotomycore (on y reviendra), ont envahi la mode. Sans parler de la folie des boucles qui se faufilent partout. Même sur un ‘girl dinner’.

Alors que les créateurs parlaient autrefois de féminisme (la collection printemps 2017 de Dior nous ramène à une autre époque), on parle maintenant de féminité authentique. Ceci dit, les deux vont souvent de pair. Nombre de ces tendances hyperféminines partent du principe voulant qu’il soit impératif de se réapproprier une esthétique extrêmement féminine, celle-là même pour laquelle on avait du mépris ou qu’on trouvait ridicule («elle a l’air d’une pitoune»). Si cette démarche était autrefois radicale, elle est aujourd’hui très courante. Barbie est le film qui a généré le plus d’argent en 2023, avec 1,44 milliards de dollars et huit nominations aux Oscars. Rien de risible.

Peut-on dire qu’on est enfin entré dans l’ère du vrai «pussy power», une idée qui a pris naissance au début des années 90 ? Après tout, la mode féministe vient d’un geste authentique. Elle prend source dans une expérience très personnelle du vêtement et remet en question les notions préconçues de la société en matière de genre, de beauté et de fantaisie.

Les corsets et tout ce qui est inspiré par le bondage sont devenus des outils de libération.

Affranchis de la structure du patriarcat, les corsets font désormais partie du vocabulaire mode en tant qu’accessoires frivoles destinés à rehausser ou minimiser n’importe quelle partie de l’anatomie. Pas ce que la masse ou ce qu’une élite de la mode dicte.

Camille, mannequin de Montréal qui figure régulièrement dans des photoshoots sur ses réseaux sociaux portant des corsets, évoque l’idée qu’une personnalité à la fois forte et séduisante est l’une des pierres angulaires du féminisme 3.0.

«C’est une façon de mettre en valeur ta personnalité et ton style. Et c’est libérateur. Je peux être totalement habillée en pin-up, mais j’ai le contrôle et c’est ce qui me donne de la force. Quand je m’habille comme ça, je le fais pour moi-même. Parce que j’ai le choix. Personne ne me dit quoi porter, comment le porter, ni pourquoi.»

Elle laisse également glisser tomber dans la conversation que les corsets sont excellents pour la posture. Contrairement aux idées reçues, ceux-ci obligent la personne qui les porte à se tenir droite. Le vêtement honni n’est pas celui que l’on croit.

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Mannequin: Camila
Photo: JF

Le corps en morceaux

Intéressant de constater comment s’habiller pour le simple plaisir durant le confinement est devenu partie intégrante d’un nouveau lexique de la mode une fois que les règles sanitaires ont été levées. Les corsets, les lacés et les gants, tous des accessoires du vocabulaire mode érotique et des jeux de boudoir, sont donc sortis au grand jour. Sans oublier les robes nues, toujours aussi de mise pour les tapis rouges.

À tel point que les corsets sont devenus presque monnaie courante, offerts dans une myriade de tissus ultra-démocratiques, y compris le molleton, le denim et même les fines rayures de tailleur. Il va de soi que les corsets dans des tissus pastel poétiques ont toujours leur place. Mais il existe plein de versions de corsets, à marier en fonction de son style perso. Il suffit de faire une recherche avec le mot-clic corset sur Instagram ou TikTok pour voir apparaître des dizaines de milliers de looks.

Michaela Stark, créatrice et mannequin basée à Londres, est l’une des nouvelles venues en corsetterie à surveiller. Mais elle fait les choses différemment, jouant avec l’aspect modification et proportions offertes par le corset, manipulant le corps comme les canons de beauté traditionnels ne l’ont jamais fait, exposant ainsi bourrelets et crevasses de la chair avec des rubans serrés et des baleines qui compriment. Sa palette de prédilection se compose de pastels rococo du XVIIIe siècle, faisant écho à l’esthétique coquette du moment.

En 2023, Michaela a fait partie du nouveau défilé de Victoria’s Secret, la marque qui était autrefois le domaine des top-modèles ultra-minces, et qui ressent aujourd’hui le besoin de s’adresser à un public plus diversifié.

L’intérêt de Michaela pour la corsetterie démontre que c’est elle qui est en contrôle. Mais au lieu de mouler son corps à un idéal de beauté, elle dit ne plus vouloir se battre pour qu’il se conforme à une morphologie précise. «Au contraire, je le pousse davantage dans cette autre direction», explique-t-elle dans une interview publiée dans Document Journal.

Mais la corsetterie, le bondage et la mode inspirée du BDSM ne reflètent qu’une partie d’une transformation plus profonde que vit la création féministe.

Par exemple, les créations de la styliste grecque Dimitra Petsa rendent hommage au corps, mais d’une autre façon: elles tiennent compte de ce qui se passe à l’intérieur du corps comme à l’extérieur, pour l’habiller. Les pièces les plus connues de Petsa sont sans doute ses robes « wet look”, créées selon une méthode originale pour draper, coudre et associer des textiles transparents afin de créer des vêtements qui semblent mouillés.

«C’est l’aboutissement d’un long travail de recherche, car j’ai toujours été très intéressée par les fluides corporels, l’idée de ce qui est humide et la façon dont la société occidentale nous enseigne comment on doit occulter ce côté aqueux», explique-t-elle dans Vogue US.

Tout ce qui est mouillé et féminin a presque toujours été controversé; la plupart des gens qui aiment penser qu’ils sont évolués et sophistiqués préférant éviter le sujet, en détournant le regard avec dégoût. Allaiter, pleurer, avoir ses règles et être sexuellement excitée doit toujours demeurer caché. Ça fait du bien de voir qu’un changement de mentalité concernant la moiteur des femmes va de pair avec une nouvelle génération.

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Lobotomycore

Voici une esthétique étrange et ultra-niche qui fait tranquillement sa place sur les réseaux sociaux.

Si le ‘duckface’ était l’expression qu’on a apprivoisée au cours de la dernière décennie pour chaque selfie, ce qu’on appelle maintenant la moue dissociative («dissociative pout») est le symbole de tout ce qui incarne le féminisme détaché, la méta-ironie et le nihilisme. Quand les temps sont durs, chaotiques et angoissants — comme maintenant, dans un monde post-pandémie entravé de conflits et sans vrai leadership—, le nihilisme apparaît soudainement comme la seule option viable en ce qui concerne l’expression de soi.

Ce qui distingue le lobotomycore des autres esthétiques féministes est l’accent sur le désintéressement et une apathie totale comme pouvoir de séduction. On abandonne. Mais au lieu de s’afficher comme une ‘girl boss’ ou, à l’autre extrême, comme une fille délicate et douce, avec l’esthétique lobotomycore on ne fait ni l’un ni l’autre. On est aussi indéfinissable que possible.

Le terme, inventé par l’autrice Rayne Fisher-Quann dans son article « The cult of the dissociative pout« , marie le ‘heroin chic’, qui glorifie un style de vie malsain mais glam, avec une expression de détachement, le tout parfois associé avec un look Americana style Lana Del Rey ou le ‘indie sleaze’ de l’an 2000.

Mais pourquoi cette référence à la lobotomie, une intervention médicale barbare devenue populaire dans les pays occidentaux dans les années 50 et 60 pour traiter les patients souffrant de troubles mentaux, et diagnostiqués comme bipolaires ou anxieux ? Après l’opération, qui consistait à charcuter des parties du cerveau, la plupart d’entre eux demeuraient dans un état d’apathie perpétuelle, se détachant mentalement et n’étant visiblement pas présents.

Peut-être parce que lorsque la vie est insupportable, être détaché est le seul moyen de s’en sortir. En portant une fabuleuse robe de bal au Château Marmont, et chantant son désespoir au piano…

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